L'art, c'est quand ça déborde.

     

L'atelier de haute couture est un débordement en soi. L'extravagance y est la consigne. On travaille dans un foisonnement de matières brutes, de ficelle, de grillage, de papier, de tissus. Et tout n'est pas là. Ailleurs dans la clinique, débordement hors des murs de l'atelier, se fabriquent des dentelles de poteries, des silhouettes de métal forgé, des mannequins de menuiserie, des broderies, des textes calligraphiés, des Oeuvres de photographes.

On interprète, on transforme, on révèle, on anoblit les matériaux naturels les plus bruts, depuis le roseau jusqu'au fer.

Tout de qui va se passer par les mains de ces artisans astucieux changera d'aspect pour prendre de l'allure.

J'ai du mal à m'exclaffer, comme le font certains visiteurs passant dans l'atelier " Ah ! Que c'est beau ! ". Beau, je ne sais pas, mais certainement inventif, spirituel dans tous les cas, inattendu, surprenant. C'est peut-être cela l'invention du quotidien. Défigurer la vulgarité de l'ordinaire, la morosité des vieilles habitudes esthétiques, des appréciations convenues, la pesanteur du train-train. Sortir des routes balisées. Se risquer hors de soi-même.

C'est peut être cela " beau " après tout. Beau ce serait un déplacement, ce serait de se trouver là où on ne vous attend pas pour signifier quelque chose de l'ordre d'une liberté, celle du plaisir. " Etonnez-moi et je m'étonne de moi-même ". Chacun expose sans fatuité ses trésors d'inventivité, attire les regards avec des étincelles de créateur, affronte les commentaires, les jugement plus ou moins protocolaires. à travers ces créations, chacun existe davantage.

Le " maître d'atelier " reste parfois quelques instants interloqué devant les matériaux qu'on lui apporte : il doit tenter d'ordonnancer ces dépôts en rappelant qu'il s'agit de haute couture, de haute coutures à tout prix ... hors de prix !

Ainsi devra-t-il relever des défis hasardeux, ce qui consiste à trouver comment assembler le disparate, conjuguer les éléments les plus singuliers pour réussir une composition à travers laquelle se révèle un paysage inattendu : celui de l'œuvre collective, inscrite dans le collectif.

C'est l'esprit du jeu. Formuler la question " Qu'est qu'on pourrait faire avec ça " sous entend, si on a l'oreille fine : " Et de moi, qu'est-ce qu'on pourrait bien faire ? "

À travers une réflexion commune qui circule et se diffuse dans des espaces divers et des temps différents le projets va, d'atelier en atelier, être réalisé à la date convenue.

Titillée par un thème nouveau, suffisamment cerné et suffisamment ouvert, l'imagination de chacun se renouvelle, renouvelle ses propositions quittes à parfois s'emballer dans des dimensions superbement oniriques. (Par exemple : " On va ouvrir l'exposition avec une montgolfières ! ").

Comment se prendre au sérieux quand on est en train de tricoter des lambeaux de rideaux délavés, de fabriquer de la dentelle avec de la ficelle, de peindre les trous d'un grillage, de photographier le vide, l'absence de contours, la transparences, d'improviser des motifs arachnéens sur des chutes de peau inutilisables ?

Comment se prendre au sérieux quand on bricole dans l'éphémère, l'aléatoire, le précaire ? Il s'agit pourtant d'y croire, de se mettre au travail avec gravité et concentration ? Dans l'atelier haute couture les moments de bavardages alternent avec les moments de silence parfait et les éclats de rire intempestifs.

Au fond qu'est-ce qui se met en marche ici ? La désinvolture ? Mais qu'est-ce que c'est ? La hardiesse, mais de quoi ? L'impertinences, un peu d'insolence sans doute, mais vis-à-vis de quoi, de qui ? Vis-à-vis de la répétition, de l'ennui des jours et des heures rabâchées sur le calendrier, vis-à-vis de la vanité de certains " vrais " créateurs et de ceux qui se déclarent tels.

La précarité est une affaire grave ; il faut y mettre beaucoup d'humour.

Anne-Marie Norgeu.